Un Québec fou de ses ados !

 



GUILLAUME VAILLANCOURT

Vice-président du Mouvement pour une école moderne et ouverte

Commissaire du quartier Villeray / Petite-Patrie / Parc-Extension 

Ce texte est paru dans L'Action nationale (Volume XCI, numéro 3, mars 2001, page 115), à l'occasion du premier anniversaire du Sommet du Québec et de la jeunesse, dans le cadre d'un numéro spécial consacré au suivi du Sommet.

 


La poussière est retombée sur le Sommet du Québec et de la jeunesse. Pourtant, un chantier majeur reste à l’ordre du jour: l’élaboration en cours d’une politique jeunesse. C’est une occasion privilégiée de planifier, au-delà des champs d’action de chacun, une politique réellement cohérente à l’égard des jeunes adultes et d’un groupe trop souvent oublié: les adolescentes et adolescents.

L’adolescence est une période de changements, de turbulence, de maturation et de quête d’autonomie. C’est une période où les jeunes peuvent travailler à des projets avec des adultes significatifs, dont l’influence sera d’une grande importance pour leur développement. Pourtant, nos écoles secondaires continuent trop souvent à les traiter en enfants à qui l’on transmet des connaissances, sans réellement les accompagner dans l’aventure que représente le passage progressif à l’âge adulte. Il n’est donc pas étonnant de constater que bon nombre de décrocheurs ne sont pas des élèves en difficultés d’apprentissage, mais plutôt des jeunes qui veulent «goûter» au marché du travail et à l’autonomie, des jeunes qui ne sont pas convaincus qu’il leur serait utile de rester sur les bancs d’école.

Les travaux du Sommet et ses suites ont permis de développer quelques pistes de réflexion intéressantes à cet égard, notamment quant à la place des jeunes dans les lieux d’influence et à leur participation sociale. Malheureusement, si les projets novateurs à l’égard des adolescentes et adolescents se font de plus en plus nombreux, les institutions n’ont pas toutes pris ce virage.

Le «milieu de vie» et les rapports intergénérationnels

L’école «milieu de vie» peut être définie comme une école où l’élève développe son appartenance à son milieu, par des activités parascolaires et communautaires. Le développement d’une école qui ne se limite pas à l’enseignement peut jouer un grand rôle pour favoriser l’insertion sociale des adolescentes et adolescents. En ce sens, il faut saluer les nombreuses initiatives intergénérationnelles issues de la collaboration entre les écoles secondaires et différents groupes communautaires. Malgré l’absence de politique cohérente pour soutenir ces initiatives, elles se multiplient: on recense notamment des dizaines d’écoles secondaires où des groupes d’aînés animent des ateliers d’aide aux devoirs, destinés à des élèves dont les parents manquent de temps ou de connaissances pour aider adéquatement leurs enfants.

Toutefois, si les initiatives «de la communauté vers l’école» sont nombreuses, celles où les adolescentes et adolescents vont vers la communauté le sont un peu moins. Certaines écoles internationales  prévoient pour leurs élèves un stage d’engagement communautaire; d’autres écoles secondaires collaborent aux collectes de denrées durant la période des fêtes ou à des activités d’aide aux devoirs pour les élèves du primaire, mais ces projets sont moins nombreux.

Et pourtant... l’image médiatique des ados est si négative, que leur participation à des projets concrets aurait le double effet de diminuer les appréhensions des autres générations à leur égard et de renforcer leur confiance en eux et dans le monde qui les entoure. À titre d’exemple, soulignons ce projet de l’école secondaire Lucien-Pagé, dans le quartier Villeray: ouvrir à la communauté les salles informatiques de l’école, les élèves y offrant du soutien aux usagers. Voilà un service qui sera apprécié par la population de ce quartier, qui permettra aux élèves de se découvrir compétents et utiles, et qui limitera les maux de tête des parents confrontés à l’attitude «bof» de certains jeunes. Voilà le type de projet auquel l’État devrait s’associer activement, par une action qui dépasse le saupoudrage de fonds ponctuels mais en fait un axe fondamental de la mission de l’école.

La participation des jeunes
dans les lieux d’influence

L’appartenance à un groupe est fondamentale à l’adolescence, tout comme l’est la volonté d’influencer son environnement immédiat. Le phénomène de «gangs» est là pour rester. Mieux vaut s’assurer que «la gang» forme un groupe d’appartenance positif plutôt que de chercher à le combattre. À cet âge, la passivité est dévastatrice et incite au décrochage, aussi bien scolaire que social. Il est donc crucial d’offrir aux adolescentes et adolescents une prise sur leur vie et, au tout premier lieu, sur leur école.

Nous avons créé, à la Commission scolaire de Montréal (CSDM), l’Association des élèves de la CSDM (AECSDM), une table regroupant les conseils étudiants des écoles secondaires. L’AECSDM leur permet d’exprimer leur point du vue et d’échanger entre eux . Leurs discussions sont passionnantes: «Comment convaincre nos professeurs de nous aider dans l’organisation d’activités parascolaires?» et «Comment limiter la consommation de drogues et la violence dans nos écoles?» ne sont que deux des nombreux thèmes abordés par ces jeunes leaders.

Au Sommet du Québec et de la jeunesse, une délégation de l’AECSDM est venue réclamer le droit de vote pour les élèves siégeant sur les conseils d’établissement des écoles secondaires. Leur demande a fait l’objet d’un consensus auprès des participants. Mais pour l’instant, aucune modification législative n’a encore concrétisé cet engagement.

La nouvelle présidente du Jeune Conseil, Marie Depelteau-Paquette, rappelait dans Le Devoir (en septembre 2000) qu’il faut donner suite à cet engagement, qui va tout à fait dans le sens de favoriser la participation des jeunes dans les lieux d’influence. Et il faut faire beaucoup plus: les conseils étudiants sont trop souvent limités à l’organisation d’activités sociales tel le bal des finissants. Les élections s’y font souvent par acclamation et les conseils ne réunissent pas toujours les leaders naturels des écoles.

Ces conseils étudiants devraient être dotés de pouvoirs réels, telles la co-rédaction des codes de vie, la co-gestion des budgets de sport, de culture et du journal étudiant, etc. Bref, l’élection du conseil étudiant devrait intéresser tous les élèves, parce qu’elle les touchera tous, du «génie en herbe» au comité environnement, en passant par la radio étudiante. Les élèves auraient alors davantage le sentiment d’avoir une prise réelle sur leur milieu de vie principal, l’école. Cette capacité d’influencer permet d’étoffer son sens critique de manière constructive, de le canaliser dans le sens du bien commun, ce qui n’est que peu encouragé par le système scolaire.

Une telle valorisation des conseils étudiants et de la vie étudiante pourrait aussi donner un sens concret aux cours d’éducation à la citoyenneté, qui seront offerts prochainement en cinquième secondaire, permettant ainsi d’adjoindre la pratique à la théorie.

Le sentiment d’appartenance
et les projets collectifs

Cette approche exige que les «adultes» de l’école gèrent des contestations parfois dérangeantes en pédagogues plutôt qu’en préfets de discipline. Cela demande du temps, de la fermeté et du tact. En contrepartie, le développement d’un sentiment d’appartenance a des conséquences très positives sur la réussite scolaire.

Il est impératif que des ressources importantes soient consacrées à la coordination et à la réalisation d’activités collectives (sport, improvisation, théâtre, danse, conseil étudiant, etc.). Beaucoup d’adultes qui ont connu l’époque des «cours classiques» gardent un heureux souvenir de ces activités connexes à l’acte d’enseignement et reconnaissent que cela a contribué à leur formation. En ce domaine, nos écoles manquent d’initiative et sont trop souvent repliées sur la seule aide individuelle aux élèves en difficulté.

Notre société est suffisamment riche pour nous permettre d’offrir aux adolescents des loisirs, des activités sportives et des lieux de rassemblement. Cette décision repose sur des considérations qui ne sont pas d’abord financières. Il s’agit avant tout d’affirmer collectivement que l’exercice progressif de responsabilités et le développement de projets collectifs sont souhaitables, pour nos ados et pour la société dans son ensemble.

Quand la main droite ignore la main gauche...

Si l’école a un rôle fondamental à jouer, il reste qu’elle n’est pas la seule institution qui interagit ou devrait interagir avec les adolescentes et adolescents.

Un autre chantier auquel devra s’attaquer la politique jeunesse, dans la foulée du Sommet, est celui de l’arrimage entre les actions des différents ministères. Plus complexe, il n’en est pas moins important, comme le montrent les exemples suivants.

Un jeune de 16 ans qui quitte l’école, avec ou sans diplôme, n’est pas encore admissible aux services d’Emploi-Québec et le réseau de l’Éducation n’a plus la responsabilité de l’accompagner. Pourquoi attendre 18 ans pour penser l’intégration en emploi comme un parcours qui demande de l’accompagnement, alors que la scolarité obligatoire se termine à 16 ans? N’y aurait-il pas lieu d’organiser massivement, dès l’adolescence, des expériences de travail formatrices, qui donneraient un sens aux études des uns et faciliteraient l’intégration en emploi des autres?

Les écoles secondaires offrent peu d’activités parascolaires, comme nous l’avons souligné. Pendant ce temps, les municipalités gèrent les loisirs, souvent sans arrimage avec le réseau scolaire. Une collaboration plus active entre les mondes scolaire et municipal est à développer.

Le jumelage de deux jeunes, l’un plus âgé que l’autre, peut stimuler le cadet en lui fournissant un modèle positif, pendant que l’aîné gagnera en maturité, en se sentant responsable du jeune placé sous son aile, en plus de prendre de l’expérience. Pourtant, les commissions scolaires, les cégeps et les universités tardent à établir des ponts et organiser un parrainage systématique entre leurs élèves.

Ces exemples auraient mérité des nuances et des explications, mais ils démontrent qu’il y a nécessité d’arrimer les actions de chacun auprès des jeunes. Comment expliquer que ces arrimages institutionnels ne soient pas encore réalisés? À notre avis, deux facteurs doivent être mis en évidence.

Premièrement, notre société est encore organisée comme si les jeunes fréquentaient d’abord l’école, pour ensuite entrer sur le marché du travail jusqu’à la retraite. La réalité n’est plus à ce point linéaire. Les jeunes «zigzaguent»: études, travail, famille, retour aux études, travail à temps partiel combiné aux études ou à la famille, etc. La société, qui se veut pourtant à l’enseigne de la formation continue, ne s’est pas adaptée à cette nouvelle façon de vivre qui, pour différente, n’en est pas pour autant répréhensible.

Ensuite, les institutions nationales, régionales et locales fonctionnent trop souvent en vase clos. Il existe bien des initiatives porteuses, comme la collaboration de notre commission scolaire avec la ville de Montréal et les groupes de loisirs dans la mise sur pied des camps pédagogiques d’été, une initiative appréciée de prévention du redoublement scolaire. Mais ces collaborations se font à la pièce et sont trop rares. La politique jeunesse et les travaux de suivi du Sommet devront doter le gouvernement du Québec d’un mécanisme qui facilitera ces arrimages et permettra d’adapter les institutions aux nouvelles façons de faire des jeunes.

Déjà plus des enfants, pas encore des adultes

Si des aménagements institutionnels sont nécessaires, le principal défi relève surtout d’un changement de perspective. Les idées soumises dans ce texte sont relativement simples: favoriser la participation sociale des adolescentes et adolescents; favoriser le rapprochement avec leurs milieux et les autres générations; leur offrir des activités qui les aideront à se valoriser et à être utiles socialement. Ces apprentissages en feront des adultes plus responsables, plus actifs et plus solidaires. La grande majorité des familles a déjà compris cela et l’applique de son mieux.

Malheureusement, les perceptions relatives à l’adolescence, lorsqu’elles sont transposées de la famille à la société, empruntent souvent un discours pessimiste, qui se concentre sur les problèmes tels le décrochage scolaire, la drogue et le suicide. Certes, il faut intervenir auprès des adolescentes et adolescents touchés par ces problèmes! Mais ne pourrait-on pas intervenir en amont, en faisant le pari que de projets stimulants diminueront ces phénomènes d’autodestruction et donneront plutôt à nos ados le goût de se relever les manches et de foncer dans la vie?

L’an dernier, de nombreux jeunes ont formulé ce souhait à l’occasion du Sommet du Québec et de la jeunesse. Espérons que les petits pas réalisés depuis marquent le début d’un véritable parti pris collectif d’un Québec «fou de ses ados».   

 


 

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