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Projet de normalisation à la CSDM

La coalition Pallascio-Cadotte pratique la politique du pire

 

Appauvrir délibérément les écoles en difficulté:

est-ce normal ?

 

par

 


DIANE DE COURCY

Présidente de la Commission scolaire de Montréal

Présidente du Mouvement pour une école moderne et ouverte

Commissaire du quartier Ahuntsic 


La coalition Pallascio-Cadotte se propose de « normaliser » les ressources, humaines et financières, allouées à chacune des écoles. Selon le document déposé, il s’agirait de « corriger les situations d'iniquité constatées depuis quelques années », mais aussi de « bonifier (les) arguments traditionnels pour prouver l'insuffisance des ressources allouées par le MEQ[1] ». Force est de le constater : les nouvelles règles d’allocation des fonds créent plus d’injustices qu’elles n’en corrigent. Elles constituent, en bout de ligne, une incitation au décrochage scolaire en privant les écoles des ressources dont elles ont besoin. 

Sous des allures d'opération comptable objective, la « normalisation » véhicule des choix stratégiques et idéologiques. «Qui recevra quoi ? » est d'abord une affaire de choix. Trouver la mécanique pour y parvenir viendra ensuite. Et cette mécanique n'est jamais neutre. Ne nous y trompons pas, les résultats obtenus sont voulus et recherchés. 

Les effets au secondaire 

Avant les nouvelles règles, l’école secondaire Pierre Dupuy recevait 1 103 $ par élève ; elle en recevra dorénavant 871 $. Son budget total est ainsi amputé de 128 000 $. L’école Marguerite-de-la-Jemmerais, pour sa part, verra son budget par élève passer de 740 $ à 857 $, une augmentation totale de 135 000 $. Le taux de décrochage scolaire à cette dernière école est de 8,6 % ; à Pierre-Dupuy, il est de 73,9 %. Autrement dit, l’école qui réussit fort bien à diplômer ses élèves avec les ressources dont elle dispose déjà tirera profit des nouvelles règles ; l’école qui manifestement n’atteint pas ses objectifs de scolarisation verra ses ressources fondre comme neige au soleil. 

Autre exemple : l’école Joseph-François-Perreault a un taux de décrochage de 17,5 %.  L'école atteint ce résultat avec 788 $ par élève ; on lui allouera maintenant 841 $, une hausse de quelque 80 000 $. Parallèlement, alors que 57,4 % de ses élèves décrochent, Lucien-Pagé verra son budget passer de 949 à 893 $, une compression de 97 000 $. 

Et l'on pourrait multiplier les exemples : Père-Marquette, 60 % de décrocheurs, diminution de 273 000 $ ; Louis-Joseph-Papineau, 70 % de décrocheurs, compression de 200 000 $ . Inversement, à Louis-Riel, taux de décrochage à 23 %, l'augmentation est de 250 000 $.  

Que recherche-t-on en retranchant ainsi un demi-million de dollars aux écoles secondaires aux prises avec des taux de décrochage élevés ? Que deviendront ces écoles d'ici quelques années ? Leur situation sera-t-elle meilleure ? Non. La Coalition choisit de sacrifier des milliers d'élèves pour faire la preuve que cela va vraiment mal et qu'il faut que Québec investisse davantage. 

Les effets au primaire 

Située dans le quartier de Mercier, l’école Guybourg compte 175 élèves dont 8,6 % sont allophones ; l’école n’est pas en milieu socio-économique défavorisé (son indice de défavorisation est de 15,4). Avec la normalisation, l'école verra son budget par élève s'accroître de 840 à 969 $. L’école Barclay, dans Parc-Extension, dessert 748 élèves dont 87,9 % sont allophones ; l’école est en milieu défavorisé, avec un indice de 73,1. Son budget chutera de 432 à 327 $. 

Actuellement, les 20 écoles primaires les mieux nanties ont un budget par élève qui varie de 647 à 1061 $. Après normalisation, ces mêmes écoles auront un budget qui variera de 539 à 1177$. En résultats nets, on aura accru les écarts entre les élèves. 

À l'autre extrémité, les 20 écoles les moins bien pourvues disposent présentement d'un budget par élève qui oscille entre 280 et 414$, soit des budgets très inférieurs aux budgets précités. La normalisation améliore-t-elle leur sort ? En partie, oui. Leurs budgets s'étaleront maintenant de 308 à 514$. Une amélioration, certes, mais qui ne parvient même pas à atteindre le bas de l'échelle supérieure. 

Des écarts aussi importants entre les écoles démontrent, sans aucun doute possible, que l'équité n'est pas l'objectif recherché. Parmi les 53 écoles (sur 126) qui auront un budget par élève inférieur à la moyenne, plus de la moitié sont situées en milieux défavorisés ou compte un taux d'élèves allophones qui dépasse 50 %. 

Une argumentation fallacieuse

pour justifier une stratégie inqualifiable 

L’effet des règles de répartition des ressources est de pénaliser les écoles secondaires qui réussissent moins bien à mener leurs élèves à la diplômation, à réduire les ressources des écoles primaires qui, à cause de leur population, doivent faire face à plus de défis. Est-ce « normal » ? Comment en est-on arrivé à une telle situation ? 

La coalition a choisi de définir les ressources minimales d’une école en fonction de ce qu’il faut pour encadrer la plus petite des écoles, soit 144 élèves au primaire et 245 élèves au secondaire. C'est en soi une décision pour le moins étonnante, alors que les moyennes sont respectivement de 400 et 1000 élèves. 

Ainsi chaque école primaire aura droit, sans égard au nombre d’élèves qui la fréquente, à une secrétaire, un demi-poste de soutien (administratif ou pédagogique), deux jours/semaine de conseillance pédagogique et à un budget de fonctionnement de 5 000 $. La même structure s’applique au secondaire, toujours sans égard à la taille, en y ajoutant un technicien et 5 000 $ de plus dans le budget de fonctionnement. Ce sont les « services de base équivalents », peu importe le statut socio-économique ou la réussite scolaire. On notera que la coalition a choisi de ne pas toucher à la répartition actuelle des directions et des adjoints.  

Pour compenser les variations dans le nombre d’élèves (de 144 à 833, au primaire ;  de 245 à 1769, au secondaire) on versera en plus à chaque école une somme « résiduelle ». Au secondaire, ce montant est de 591,67$ par élève. Au primaire, il est de 6,29$. Ce faible montant variable, comparé à l'importance de la masse budgétaire fixe, ne parvient pas à exercer un rôle réellement compensateur, ce qui explique les écarts considérables qu'on observe au primaire.  

La coalition défend ses choix en alléguant que d'autres budgets viendront rétablir les équilibres, ceux de l'École montréalaise et de l'Opération Solidarité, notamment. Cet argumentaire ne tient pas la route. L’objet premier d’une normalisation est précisément d’établir un équilibre entre les élèves, quelque soit l’école fréquentée. Si les budgets prévus pour assurer un soutien aux élèves en difficulté, qui devraient venir s’ajouter là où il y a des besoins spécifiques, doivent être transférés pour équilibrer les services de base, alors que restera-t-il pour intervenir auprès des élèves en difficulté ? La réponse est évidente. 

Plus encore, ces budgets spécifiques sont précisément ceux pour lesquels la coalition réclame à grands cris des augmentations substantielles. On ne peut pas se plaindre auprès du MEQ de l’insuffisance des budgets qu’il alloue et simultanément proposer de les détourner à d’autres fins. En tous cas, pas sans entacher sérieusement sa crédibilité. 

Conclusion 

Les nouvelles règles de répartition ne rencontrent pas l'objectif d'égalité des services de base. Elles rencontrent encore moins les objectifs d'équité. Elles pénaliseront les écoles primaires de plus de 350 élèves, souvent situées dans les corridors migratoires, et les écoles secondaires où les taux de réussite sont parmi les plus bas, toujours situées en milieux défavorisés. Elles placeront les écoles en situation d'affrontement les unes envers les autres, un bel exemple des valeurs de solidarité qui animent la coalition au pouvoir. Est-ce la situation « normale » recherchée ?  

Ce qui est normal, c'est d'offrir des services à tous les élèves. Ce qui est normal, c’est de tenir compte des difficultés des uns et des autres. La normalisation ne peut se faire par le bas. À ressources constantes, les conséquences sont dramatiques. Si l’objectif réel était la réussite éducative, la coalition ne se livrerait pas à un tel gaspillage.  

Certes, le gouvernement n'investit pas suffisamment. Certes, il se contente trop facilement de mesures cosmétiques. Cependant, cela ne saurait justifier qu'on sacrifie des milliers d'élèves pour en forcer la démonstration. La politique de la terre brûlée, lorsqu'il s'agit de personnes, et a forciori de jeunes, est parfaitement odieuse. Nos écoles manquent de ressources et Québec doit prendre ses responsabilités. Mais nous avons aussi été élus pour optimiser les ressources disponibles et en trouver de nouvelles. Tous ceux et celles qui ont accepté de porter cette responsabilité doivent s'atteler, résolument et sans relâche, à cette tâche urgente. La coalition doit renoncer à la politique du pire et aux coups de théâtre répétés, des expédients faciles, simplistes et dangereux.

Montréal, 14 mars 2002 


[1] CSDM, Normalisation des ressources de professionnels et de soutien du budget régulier des établissements du secteur « jeunes », document de consultation, février 2002, p.3-4.


 

 

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