" L’avenir est au présent "

Pour bâtir un projet éducatif montréalais

 

par Diane De Courcy

présidente de la Commission scolaire de Montréal et commissaire du MÉMO

 


Mémoire présenté au Sommet du Québec et de la Jeunesse

  


 

Qui s’instruit, s’enrichit ". Tel a été le message sociétal martelé durant les années ’60. Associée à un projet de développement collectif, la formule a suscité une large mobilisation de la société et les jeunes visés ont souscrit aux objectifs proposés. Qu’en est-il maintenant ?

Certes, le message persiste, mais en sourdine. D’autres thèmes se sont ajoutés en contrepoint : récession, rationalisation, déficit zéro, précarité, etc. Les jeunes sont conviés à " inventer leur emploi " ou dirigés vers l’économie sociale, autant de manières de dire, ou plutôt de ne pas dire, qu’il n’y a pas de place pour eux sur le marché du travail. Cela dans un contexte où la performance et la réussite financière sont devenues les veaux d’or d’aujourd’hui.

Malgré son ambiguïté, les jeunes décodent le message. Faisant montre d’une prodigieuse capacité à s’adapter, ils parcourent le réseau scolaire à leur manière, sortent et reviennent dans le système, peu pressés d’intégrer un marché du travail qui ne peut les accueillir.

Il ne s’agit pas de dresser ici le tableau d’un sombre conflit intergénérationnel. Les préoccupations qui se manifestent face au désastre du décrochage, et à la détresse qui l’accompagne, sont réelles. Des politiques et des ressources tentent d’y pallier. Mais ces interventions sont indépendantes les unes des autres, morcelées. Elles ne s’inscrivent pas dans un projet cohérent et mobilisateur.

Se mobiliser autour d’un projet éducatif montréalais

L’urgence de se mobiliser autour d’un projet éducatif est particulièrement criante à Montréal. Malgré la richesse de ses équipements collectifs, Montréal collectionne les championnats de la détresse : décrochage, pauvreté, exclusion, analphabétisme, violence, suicide. Le Sommet du Québec et de la jeunesse est l’occasion d’entendre le message des jeunes et d’y répondre. Le taux vertigineux de décrochage scolaire n’est pas uniquement un problème de jeunes. C’est un problème de société. Dans cette perspective, trois axes de solution méritent une attention particulière : le financement, l’adhésion au projet éducatif et l’organisation du système scolaire.

Le financement

L’argent n’est pas la seule solution au problème du décrochage. Cependant, il faut aussi reconnaître que sans ressources financières, le projet éducatif montréalais demeurera de la rhétorique. Nous proposons trois mesures, complémentaires, pour rééquilibrer le financement et assurer une plus grande équité.

Premièrement, le gouvernement doit donner suite à une recommandation du rapport " Un Québec fou de ses enfants " en créant un Fonds de solidarité pour les enfants en difficulté. Sur une base volontaire, mais soutenue par des allégements fiscaux, comme c’est le cas pour les fonds dédiés à l’emploi, cette source de financement fait appel et encourage la solidarité de l’ensemble de la population.

Une taxe foncière, de type TGE, devrait être imposée aux institutions bancaires. Une telle taxe est perçue sur le volume des transactions des entreprises de télécommunication, dont les activités et les profits ne reposent pas sur la propriété foncière, et est remise aux municipalités. C’est aussi, en partie du moins, le cas des institutions bancaires dont les activités s’appuient de plus en plus sur l’électronique plutôt que sur la succursale. Les fonds prélevés pourraient être réservés au financement du système d’éducation primaire et secondaire.

Enfin, on ne peut plus continuer d’ignorer la profonde inéquité de la fiscalité scolaire qui impose aux contribuables montréalais de financer les autres commissions scolaires. Malgré la pauvreté et les besoins de Montréal, près de 40 M $ sont ainsi réacheminés, par le biais d’un mécanisme de péréquation, vers les régions. Cette situation aberrante doit être corrigée.

L’adhésion au projet éducatif

Un projet éducatif montréalais visant la réussite doit compter sur l’adhésion de tous et proposer une stratégie globale. Il faut abandonner le cloisonnement des interventions. Cette approche permet d’optimiser les ressources déjà consenties. Trop souvent, toutefois, elle se heurte à une résistance corporatiste, tant dans le secteur public que privé.

Quelques exemples : Emploi-Québec pourrait traiter en priorité les demandes d’inscription en alphabétisation des personnes dont les enfants fréquentent nos écoles. La Ville de Montréal pourrait rendre ses infrastructures sportives, culturelles et de loisirs plus accessibles en émettant une carte Accès-Jeunes Montréal. Les universités pourraient reconnaître et créditer aux étudiants inscrits en éducation l’animation d’activités parascolaires dans les écoles. Les commissions scolaires pourraient s’engager davantage avec le réseau de la santé et des services sociaux, notamment pour contrer le suicide et, à cette fin, injecter les ressources humaines et financières nécessaires.

Employeurs et syndicats sont aussi interpellés. Il leur appartient de faciliter la mise en place de stages et de programmes alternance travail-études à une échelle beaucoup plus importante. Durant la période estivale, des projets d'initiation au travail, assortis d’un engagement social pour améliorer la qualité de vie des jeunes et des autres citoyens, pourraient aussi être organisés avec le milieu montréalais et les syndicats et cette activité pourrait être reconnue et créditée par le MEQ.

L’organisation du système scolaire

Manifestement, l’organisation scolaire traditionnelle ne répond plus aux besoins d’aujourd’hui. Il faut se donner les moyens de varier les modèles d’apprentissage et les profils de sortie, revaloriser les activités parascolaires, rendre la formation professionnelle plus accessible aux jeunes, valoriser la formation continue et reconnaître les acquis externes.

Bon nombre de ces mesures requièrent un appui du MEQ, particulièrement en ce qui concerne la reconnaissance et la sanction des études. Mais la Commission scolaire de Montréal peut prendre l’initiative d’organiser des activités parascolaires et d’engagement communautaire et les soutenir en créant une poste d'animateur à la vie étudiante et communautaire dans toutes ses écoles secondaires.

Elle peut aussi appuyer la formation continue par de l’accompagnement et des services spécifiques pour les élèves de moins de 20 ans, notamment par le biais d’un " Plan individuel de formation ". Pour favoriser le parcours alternance travail-études, le MEQ devra permettre la scolarisation sous le régime de la formation des jeunes jusqu’à 20 ans et adapter son régime de prêts et bourses pour les 16-24 ans qui complètent leur formation secondaire.

Les conditions dans lesquelles les jeunes tentent de réussir sont difficiles. Il est urgent de les aider à franchir cette course à obstacles que constitue actuellement leur parcours scolaire. Les commissaires du MÉMO déposeront une proposition en ce sens, comptant une quinzaine de mesures, lors du prochain Conseil des commissaires.

Chacun devra faire sa part pour que prennent forme ces mesures axées sur la réussite scolaire des jeunes. Dans nos classes grandissent actuellement les grands hommes et les grandes femmes de demain, se retrouvent les futurs citoyens que nous voulons engagés et responsables. Comme le rappelle la devise de la Commission : " L’avenir est au présent ". Donnons de l'espace à nos jeunes, donnons-leur le temps et les moyens pour réussir... à leur manière.

 


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